Du 2 au 30 novembre, dans le cadre de « Un mois / une œuvre », des exemplaires d'éditions anciennes des lettres de Madame de Sévigné, conservés au Service des collections remarquables, sont exposés dans le Hall de La Ruche.
Bibliothèques de l’université de Poitiers, FAP 4633-01

Grâce à un don reçu en 2007, les Bibliothèques de l’université de Poitiers possèdent, au sein de leurs Collections remarquables, deux exemplaires dépareillés d’une des toutes premières éditions des lettres de Marie de Rabutin-Chantal, future marquise de Sévigné (Paris, 1626 – Grignan,1696). Une épistolière majeure et la seule écrivaine française à connaître une célébrité internationale avant le début du XIXe siècle grâce à la vivacité de son style, la variété de ses récits et l’image de « la tendre mère » qui est supposée se déployer dans toute sa correspondance.

 

Un précieux matrimoine

Les six petits volumes originaux du Recueil des lettres de madame la marquise de Sévigné, a madame la comtesse de Grignan, sa fille, publiés à Paris par l’imprimeur-libraire Jacques Rollin en deux temps (quatre volumes en 1734 – souvent datés 1735 – et deux en 1737), comptent 614 des lettres envoyées à Françoise, comtesse de Grignan (1646-1705), et conservées par la propre fille de celle-ci, Pauline de Simiane (1674-1737).

Bibliothèques de l’université de Poitiers, FAP 4633-05

Gardienne farouche de la mémoire – encore ténue et un peu malmenée – de sa grand-mère, Pauline chargea le chevalier Denis-Marius Perrin (1681-1754) d’opérer un tri parmi ces lettres et de les mettre au propre, c’est-à-dire de les déchiffrer, dater, expurger et en partie réécrire. Parce que les manuscrits originaux ont été volontairement détruits lors de leur transcription, cette « première édition Perrin » (un nom qui n’apparaît pas sur la page de titre de l’ouvrage) a une importance considérable dans la reconstitution, la sauvegarde et la dénaturation partielle des lettres de Sévigné (1120 connues à ce jour, dont 764 adressées à Madame de Grignan).

L’ouvrage sera suivi de plusieurs contrefaçons et, dès 1754, de rééditions augmentées par le même Perrin et d’autres. À noter que quelques lettres avaient déjà été imprimées peu après la mort de la marquise dans deux écrits de son cousin Bussy-Rabutin (Mémoires, 1696 ; Lettres, 1697) et dans deux éditions subreptices très fautives (1725 et 1726). Une première publication « scientifique », dotée de quelques fac-simile d’originaux, fut donnée par Louis Monmerqué en 1818-1819, publication qu’enrichit encore celle de Charles Capmas (1876) fondée sur la découverte de copies, plus « authentiques », faites au XVIIIe siècle. Ces différentes collectes ont finalement permis deux éditions dites complètes en collection « La Pléiade » chez Gallimard, par Gérard-Gailly (1953-1957), puis Roger Duchêne (1972-1974).

Une belle histoire de sauvetages continués.

 

Deux séries lacunaires

Bizarrement l’ensemble des deux séries devenues poitevines comporte 9 volumes et non 12, car manquent le tome 3 dans l’une des séries (FAP 4633) et les tomes 1 et 2 dans l’autre (FAP 4634). Ces deux séries sont donc incomplètes mais complémentaires.

De typographie soignée, de format réduit, joliment reliée et illustrée de deux portraits gravés en frontispices des tomes 1 et 5, cette double impression est attrayante et d’usage aisé : faible encombrement, tenue d’une seule main des volumes, etc. De plus, la lecture des lettres est facilitée par la présence de biographies précises de la mère et de la fille et d’un index détaillé qui énumère noms propres et notions en fin des volumes 4 et 6, le tout étant précédé d’une préface auto-justificative.

Bibliothèques de l’université de Poitiers, FAP 4633-01

Reliés de façon presque identique, les deux exemplaires se distinguent cependant par des détails qui sont autant de traces d’appropriations/désappropriations singulières. Dans un cas (FAP 4634), la reliure semble plus « fatiguée », comme si elle avait fait l’objet de manipulations régulières, mais elle a été privée des deux portraits gravés qui devraient y figurer en frontispices : la marquise en tête du tome 1 et la comtesse au tome 5. Ces illustrations disparues sont toujours présentes par contre en FAP 4633. Mais ici, des découpages délicats ont éliminé un ancien ex-libris manuscrit sur toutes les pages de titre, pendant que d’autres marques, elles aussi manuscrites mais plus longues, inscrites sur les plats intérieurs des tomes 1 et 2, ont été profondément grattées, empêchant toute identification de propriétés successives.

Des mésaventures matérielles à ne pas oublier.

 

Des questions renouvelables

Bibliothèques de l’université de Poitiers, 35552-01

 Grâce à plusieurs générations de sévignistes fervents (dont le chevalier Perrin, des bibliothécaires chevronnées et quelques féministes contemporaines), les lettres de « la Marquise » peuvent et doivent être relues. Avec nos questions d’hier comme avec celles d’aujourd’hui.

Qu’est-ce qu’un texte du XVIIe, partiellement réécrit au XVIIIe et depuis constamment redécouvert ? N’est-ce qu’une source documentaire ou, à jamais, une forme paradigmatique d’écriture dite « féminine » ? Son autrice n’est-elle qu’une épistolière par nécessité ou une écrivaine consciente ? Une chroniqueuse moqueuse ou un personnage exemplaire ? Une exception « illustre » ou la sœur d’un cercle trop oublié d’« écriveuses » éprises de savoirs et de libertés ?

Mille facettes, que révèlent à nouveaux frais de vieilles reliures un temps en déshérence.

 

NICOLE PELLEGRIN

Historienne moderniste et anthropologue,
Chargée de recherche honoraire au CNRS (IHMC, ENS Paris)

 

BIBLIOGRAPHIE INTRODUCTIVE :

A) DES ÉDITIONS 

B) DES ÉTUDES

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