Le Corpus juris civilis

Au VIe siècle, l’empereur romain d’Orient Justinien Ier, né en 482 qui régna de 527 à 565, commanda une vaste entreprise de compilation et de codification du droit romain qui fut réalisée par d’éminents jurisconsultes. L’ensemble comprenait le Digeste (ou Pandectes, recueil de textes des principaux jurisconsultes romains de la période classique, du milieu du IIe siècle avant notre ère à la fin du IIIe siècle), les Institutes (manuel destiné à l’enseignement), le Code (recueil de décisions impériales, d’Hadrien, qui régna de 117 à 138, à Justinien) et les Novelles (recueils des constitutions impériales postérieures à la seconde édition du Code). Le titre, Corpus juris civilis, sous lequel ces textes sont aujourd’hui connus, fut adopté au cours du Moyen âge.
Les compilations justiniennes furent redécouvertes en Italie à la fin du XIe siècle, étudiées à Bologne puis dans les universités européennes naissantes. Le droit romain demeura la base de la formation des juristes du XVIe au XIXe siècle et de la culture juridique de l’Europe.
L’édition présentée est commentée par Denys Godefroy (1549-1622), juriste et professeur de droit. Publiée la première fois en 1583, son édition fit référence dans l’enseignement et au barreau pendant plus d’un siècle et fut rééditée de nombreuses fois au cours des XVIe et XVIIe siècles.
Une impression et une reliure remarquables
Cette édition est considérée par les bibliographes spécialisés comme « le plus beau livre » voire le « chef-d’œuvre » des impressions elzéviriennes. Le travail de Lodewijk et Daniel Elzevier, deux représentants de l’illustre famille d’imprimeurs-libraires néerlandais, en association avec Joan Blaeu et Franciscus Hackius, force l’admiration. C’est une prouesse au regard de la densité du texte, de la complexité de la mise en page (textes sur 2 à 4 colonnes, glose marginale), de la diversité des caractères (romains, italiques, grecs) et de la variété de leur taille (certains ne dépassent pas un millimètre). Tout cela en un seul volume, un grand folio de 1660 pages au total.
La reliure, d’origine, est à la mesure de cet admirable travail d’impression. L’emploi de peau de truie est caractéristique des reliures germaniques. Les plats sont entièrement estampés à froid (c’est-à-dire sans dorure), par impression de fers, roulettes et plaques centrales. Ces dernières interrogent, en effet, sur le plat inférieur figurent les grandes armes de Saxe et sur le plat supérieur un portrait d’Auguste Ier de Saxe (1526-1586). Mais l’ouvrage a été imprimé en 1663, donc bien après la mort de l’Électeur de Saxe, et ce décor s’observe d’ordinaire sur des reliures du XVIe siècle. Il pourrait s’agir d’une utilisation postérieure du matériel de l’un des plus importants relieurs de la Renaissance dans le monde germanophone, Lukas Weischner (1550-1609). Il fut relieur et bibliothécaire à l’université d’Iéna, or l’ex-libris le plus ancien présent sur l’ouvrage, celui de Paulus Bernberch, est daté de 1674 à Iéna.
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Parcours du livre dans le temps et l’espace grâce aux provenances

L’ouvrage est porteur de plusieurs marques d’appartenance, notamment, sur la garde supérieure, une intéressante succession de quatre ex-libris indiquant le nom, le lieu, la date et le prix d’achat. Est-ce au profil de ces possesseurs que l’on doit cette application et ces précisions ? Tous en effet étaient juristes ou étudiants en droit, Paulus Bernberch (16..-16..), Georg Quirin Pöckel (1655-1720), Léon Merklen (1849-1904) et Paul-Charles Dumont (1850-1933). Celui-ci était l’arrière-grand-père de Jean-Marie Bardin, généreux donateur de l’ouvrage aux bibliothèques de l’université de Poitiers en 2025.
Le Corpus juris civilis fut leur instrument de travail et il en garde les marques d’usage, de très nombreuses annotations et soulignements. Des bandelettes numérotées en parchemin de réemploi au niveau de la gouttière ainsi que des signets de satin et de velours, facilitaient la consultation.
Depuis Amsterdam, lieu de sa fabrication, le livre a circulé à Iéna (1674), Francfort-sur-l’Oder (1678), Königsberg (1852 ; aujourd’hui Kaliningrad), Strasbourg (1869), [Nancy] (1873) et enfin Poitiers, a priori sa dernière demeure.
Pour aller plus loin
BRETONE Mario, Histoire du droit romain, Paris, Éditions Delga, 2016
ROBAYE René, Le droit romain, Louvain-la-Neuve, Academia-l’Harmattan, 2023
MANTOVANI Dario, « A l’origine du droit moderne : Code, Digeste, Institutes, Novelles » dans L’Histoire, 527, 2025/1, p. 50-55
WILLEMS Alphonse, Les Elzevier : histoire et annales typographiques, Bruxelles, Culture et civilisation, 1964
Sandrine Painsard


