

Ces deux livrets cousus ensemble correspondent au programme de la deuxième classe de grammaire des collèges des Jésuites, l’équivalent de nos classes de 4e (les Jésuites en général n’assurent pas l’alphabétisation, et la plus petite classe qui accueille les enfants pour commencer l’apprentissage des rudiments du latin correspond à la 5e). Samuel Dubois les a imprimés à Montauban à la fin du XVIIe siècle pour les Jésuites de la ville, sans inscrire de date sous leur devise au monogramme « IHS » : les éditeurs de ce type d’ouvrages à usage scolaire n’étant pas autorisés à demander la protection d’un privilège, la précision n’aurait pas eu d’utilité.
Conformément à la Ratio studiorum, le « Règlement des études » en vigueur depuis 1599 dans tous les établissements des Jésuites disséminés en Europe, l’apprentissage du latin dans cette deuxième classe passe par l’étude méthodique de deux corpus, obligatoirement choisis parmi les Lettres familières de Cicéron pour la prose, et, pour la poésie, parmi les poèmes supposés « les plus faciles » d’Ovide, ici les premières élégies des Tristes. Cicéron est étudié les matins des cinq premiers jours de la semaine, la poésie occupe deux après-midis, et on révise les acquis de la semaine le samedi.
Ces deux opuscules ne figurent ni l’un ni l’autre aux catalogues informatisés des bibliothèques publiques ; on trouve la trace du premier à la fin du XIXe siècle dans l’inventaire d’un collectionneur montalbanais, et le deuxième est parfaitement inconnu. Ils ont encore ceci d’exceptionnel, qu’ils offrent dans leurs premières pages, dans le large interligne ménagé à cet effet, les annotations qu’un élève a portées sous la dictée de l’enseignant, si bien qu’on peut suivre pas à pas les étapes de la lecture expliquée ou « prélection » telle que la Ratio studiorum en prescrit le déroulement. Après avoir lu la séquence du jour, qui ne doit pas excéder sept lignes, le maître la reprend trois fois de suite, pour procéder à trois types de remarques – qui ne sont pas systématiques, ou que l’élève ne note pas toutes – témoin l’annotation au-dessus de ces quelques mots, six lignes avant la fin de la page 9, reproduite ci-dessous, par lesquels Cicéron s’adresse à son épouse : « Hem mea lux, meum desiderium, unde omnes opem petere solebant » (Hélas ! ma lumière, objet de mes regrets, auprès de qui d’ordinaire tout le monde cherchait de l’aide).

Malgré quelques obstacles à la lecture (dysorthographie et orthographe phonétique, graphie identique du n, du u et du v, différence très peu marquée entre le o et le e, ratures, taches, lacunes…), on peut reconstituer les trois étapes successives ainsi :
- l’enseignant commence par identifier la nature et la fonction des mots : au-dessus de Hem, l’élève note inter (abréviation de « interjection ») ; « mea » : adi (adjectif) ; « lux » : uo (vocatif – c’est la forme de l’apostrophe) ; « meum » : adi ; « desiderium » : uo ; « unde » : adu (adverbe) ; « omnes » : no (nominatif, c’est la forme du sujet du verbe), « solebant » : ue (verbe).
- puis l’enseignant parcourt à nouveau la séquence pour identifier les groupes syntaxiques simples, groupes nominaux et groupes verbaux (nos collégiens écrivent GN et GV), faisant inscrire au-dessus, ou au-dessus d’une première annotation, l’exemple-type correspondant que les élèves ont appris dans leur manuel de grammaire. On déchiffre d’abord deus santus (« Deus sanctus » : Dieu saint) pour le GN substantif + adjectif au-dessus de « mea lux » puis de « meum desiderium » ; comme il s’agit d’adjectifs possessifs, l’ordre des mots n’est pas le même que dans l’exemple-type, aussi le maître fait-il noter que « lux » est bien le substantif, ainsi que « desiderium », tout comme « deus ». Au-dessus de « omnes (… solebant, à la ligne suivante) », un GV de type sujet + verbe, l’élève écrit ego… lego (je lis). Pour « opem petere », GV de type verbe + COD (complément d’objet direct, ici antéposé), il note amo deum (j’aime Dieu). Et lorsque le complément du verbe est un infinitif, comme dans « petere solebant », l’exemple approprié est uolo legere (je veux lire).
- la dernière volée de notes concerne le sens : tout en explicitant le signifié de ce qu’il relit, le maître fait consigner quelques éléments de traduction dans la place disponible dans l’interligne, c’est-à-dire, généralement, au-dessus des autres annotations. Au-dessus de « Hem », il fait noter l’interjection ha ; de « mea lux, meum desiderium » : qui estes ma lumiere mon soit (lisez « souhait » !) ; de « opem » : secours ; de « solebant » : auoir coutoume (lisez « coutume »).
Pour aller plus loin :
CARRIÈRE, Victor, « Le collège mixte de Montauban au début du règne de Louis XIV » dans Revue d’histoire de l’Église de France, tome 26, n°110, 1940, p. 63-68
COMPAGNIE DE JÉSUS, Ratio atque institutio studiorum Societatis Jesu, Anvers, Joannes Meursius, 1635
COMPÈRE, Marie-Madeleine, « Les « feuilles classiques », un support pour la prélection des textes latins et grecs (XVIe-XVIIe siècles) » [En ligne]
DAINVILLE, François de, L’éducation des jésuites, XVIe – XVIIe siècles, Paris, Éditions de Minuit, 1978
DEMOUSTIER, Adrien, JULIA, Dominique (éd.), COMPÈRE, Marie-Madeleine (annot. et comment.), Ratio studiorum : Plan raisonné et institution des études dans la Compagnie de Jésus : édition bilingue latin-français, Paris, Belin, 1997
FORESTIER, Émerand, Histoire de l’imprimerie et de la librairie à Montauban : bibliographie montalbanaise, Montauban, Édouard Forestié, 1898, p. 175-186
FORESTIER, Émerand, Catalogue d’une bibliothèque sur l’histoire de Montauban et le protestantisme dans le midi de la France, Paris, H. Champion, 1909
