
Le don de la bibliothèque diocésaine
En 2019, à l’occasion d’un déménagement, le diocèse de Poitiers avait déjà donné nombre de ses documents les plus anciens à l’université de Poitiers. En 2024, il a lui confié son Trésor.
Une édition en français du Theatrum orbis terrarum du flamand Abraham Ortelius y figurait. Datant de 1598, elle a conservé sa reliure d’époque. Elle porte des marques d’appartenance : la côte et l’étiquette de la bibliothèque du Grand séminaire de Poitiers sur la garde collée et, apposé antérieurement, l’ex-libris de la bibliothèque du monastère des Feuillants de Poitiers sur la page de titre.
À une date inconnue, cette page de titre a été censurée par un lecteur pour des raisons de pudeur. Par endroits, l’encre appliquée a fini par migrer en attaquant le papier et les manques ont été comblés lors d’une restauration en 2025. Employée dès l’édition originelle de 1570 (il y en eut plusieurs cette année-là) et expliquée un peu plus loin dans l’ouvrage, cette représentation allégorique est la première ou une des premières réunissant les cinq continents.
(Exemple d’une page de titre encore plus retouchée)
Le premier atlas moderne
Le Theatrum orbis terrarum est considéré comme le premier atlas moderne, même s’il n’en porte pas le nom. C’est par référence à l’Atlas sive Cosmographicæ meditationes (1595) de Gérard Mercator (1512-1594), d’ailleurs ami d’Ortelius, qu’« atlas » en vint à désigner un recueil de cartes géographiques.
À partir de 1560, en Italie, des cartes imprimées et/ou manuscrites d’origine diverse, d’échelles et de formats variés furent reliées entre elles, notamment par Antoine Lafréri (1512-1577), en fonction des desiderata des clients. Nul projet éditorial derrière une telle entreprise, chaque recueil était différent.
Ortelius en revanche rassembla les meilleures cartes contemporaines, les réduisit à un format unique en les retouchant plus ou moins, veilla à ce qu’elles soient gravées sur cuivre et fit imprimer, à ses frais, un livre où elles furent présentées de manière ordonnée, donnant à voir la terre entière (quoique l’Europe l’emportât quantitativement). Chose rare alors, Ortelius indiqua ses sources dans un Catalogum auctorum, inclus dans les éditions latines du Theatrum. Les textes commentant les cartes et les cartes éclairant l’histoire sainte, antique et la mythologie, placées à compter de 1579 à la fin du Theatrum sous le titre de Parergon, sont intégralement de sa composition.

Un million de cartes
Le Theatrum connut un immense succès, décliné en une trentaine d’éditions. Il parut pour la première fois en latin en 1570, en néerlandais en 1571, en allemand et en français en 1572, en espagnol en 1588, en anglais en 1606 et en italien en 1608. Il eut des suppléments, une version « de poche » abrégée (son prix très élevé y incitait) et des imitateurs.
Le Theatrum passa de 70 cartes (sur 53 feuillets) en 1570 à 166 cartes en 1612. Des cartes n’étaient pas seulement ajoutées, d’autres étaient remplacées. On estime qu’environ un million de cartes furent imprimées, constituant plus de 8200 exemplaires. 1400 d’entre eux subsisteraient en bibliothèques et à peu près 800 en mains privées, ces derniers étant susceptibles de grossir le flot de cartes isolées, obtenues par démembrement de l’atlas et régulièrement mises sur le marché.
L’exemplaire donné au Service des collections remarquables correspond à la 4e édition française, sortie l’année où mourut Ortelius et comprenant 119 feuillets de planches. Il est en noir et blanc (les versions colorées, nécessairement à la main, coûtaient au moins deux fois plus cher).

Abraham Ortelius (1527-1598)

Natif d’Anvers, cité marchande où florissait la production de cartes, Ortelius commença par en enluminer. Il se mit à en vendre et en collectionner. Il fit de même pour les livres, antiquités, monnaies et médailles, œuvres d’art. Il possédait en outre des instruments scientifiques et des spécimens d’histoire naturelle. Pour ses affaires, ses collections et par soif de connaissances, il voyagea à travers l’Europe. Sa bibliothèque et son « musée » devinrent célèbres. Son album amicorum (livre d’amis) et une partie de son abondante correspondance ont traversé les siècles.
Ce n’est qu’en 1564 que fut publiée la première carte dessinée par Ortelius. En 1573, trois ans après la parution du Theatrum, qui lui assura fortune et renommée, il fut désigné géographe de Philippe II.
Dans la 3e édition de son Thesaurus geographicus (1596), à l’entrée « Gadiricus », Ortelius fit remarquer que les côtes de l’Europe, de l’Afrique et celles de l’Amérique semblaient s’emboîter. Il émit l’hypothèse que ces continents avaient été séparés par des inondations et des séismes. Bien qu’il s’appuyât sur le mythe de l’Atlantide, cela fait de lui le précurseur de la théorie de la tectonique des plaques.

Pour aller plus loin
Abraham Ortelius (1527-1598) : cartographe et humaniste, Turnhout, Brepols, 1998
BESSE Jean-Marc
- Les grandeurs de la Terre : aspects du savoir géographique à la Renaissance [En ligne], en particulier « Troisième partie. Penser la terre comme un théâtre : Abraham Ortelius [en ligne] », ou version papier, Lyon, ENS éditions, 2003
- « Historiae oculus geographia : cartographie et histoire dans le Parergon d’Ortelius », dans Écrire l’histoire [En ligne], n° 4, 2009, mis en ligne le 16 octobre 2012
- « “… situ autem valde inconstanti… ” La représentation de l’Europe du Nord chez Abraham Ortelius (cartographie historique et dictionnaires toponymiques) [En ligne] », dans SCHNAKENBOURG Éric (dir.), Figures du Nord [En ligne] ou version papier, Presses universitaires de Rennes, 2012
BROC Numa, La géographie de la Renaissance : 1420-1620, nouvelle édition, Paris, Éditions du CTHS, 2019 (1re édition, Paris, Bibliothèque nationale, 1980)
KOEMAN Cornelis
- Abraham Ortelius : sa vie et son Theatrum Orbis Terrarum, Lausanne, Sequoia, 1964.
- Koeman’s Atlantes neerlandici. Volume III, Ortelius’s Theatrum orbis terrarum, De Jode’s Speculum orbis terrarum, The Epitome, Caert-Thresoor and Atlas Minor, The atlases of the XVII provinces, and other atlases published in the Low Countries up to c. 1650 , MS’t Goy-Houten, HES & De Graaf, 2003
JACOB Christian, L’empire des cartes : approche théorique de la cartographie à travers l’histoire, Paris, Albin Michel, 1992
LESTRINGANT Frank, « Ortelius (Abraham), 1527-1598 », dans NATIVEL Colette (éd.), Centuriae latinae. Cent une figures humanistes de la Renaissance aux Lumières, Genève, Droz, 1997, p. 582-585
MEGANCK Tine, Erudite eyes : friendship, art and erudition in the network of Abraham Ortelius (1527-1598), Leyde, Brill, 2017
VAN DER BROECKE Marcel
- Abraham Ortelius (1527-1598) : life, works, sources and friends, Bilthoven, Cartographica Neerlandica, 2015
- Ortelius atlas maps : an illustrated guide, 2de édition revue, Houten, HES & De Graaf, 2011 (1re édition, MS’t Goy-Houten, HES Publishers, 1996)
- Ortelius’ ‘Theatrum Orbis Terrarum’ (1570-1641): Characteristics and development of a sample of on verso map texts [ressource en ligne], Thèse Doctorat, Utrecht, 2009
VAN DER BROECKE Marcel, VAN DER KROGT Peter, MEURER Peter, Abraham Ortelius and the first atlas : essays commemorating the quadricentennial of his death, 1598-1998, Houten, HES, 1998
WATERSHOOT Werner, « The title-page of Ortelius’s ‘Theatrum Orbis Terrarum’ [En ligne] », dans Quaerendo, vol. 9, issue 1, 1979, p. 43-68
Vidéo de 2 min 32 présentant la page de titre du Theatrum orbis terrarum à l’occasion de l’exposition Repousser le lointain : un regard européen (1450-1950) tenue du 2/04/2024 au 2/07/2024 à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu de Lyon

Stéphanie Daude