Du 1er au 30 juin 2021, dans le cadre du Livre ancien du mois, Le Paradis perdu de John Milton, traduit par François René de Chateaubriand, imprimé par Amable Rigaud en 1870, est exposé à la bibliothèque Michel Foucault.

Le Paradis perdu / John Milton. – Paris : Amable Rigaud, 1870 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, ANT I-4.1.5)

John Milton (1608-1674), poète et pamphlétaire

Né à Londres dans une famille bourgeoise et cultivée, John Milton fut d’abord instruit par un précepteur puritain, admis ensuite à l’école Saint-Paul (où se pratiquait une pédagogie humaniste), puis, de 1625 à 1632, il poursuivit ses études au Christ’s College de Cambridge. Très jeune il montra beaucoup d’ardeur à l’étude et écrivit des poèmes dès l’âge de 10 ans, composant sa première œuvre remarquable, On the Morning of Christ’s Nativity, en 1629.

Après ces années à l’université, il s’installa à Horton où sa famille s’était retirée. Là, de 1632 à 1638, alors qu’il poursuivait seul ses études, sa vocation et son ambition poétiques s’affirmèrent et il renonça à entrer dans le clergé anglican. Plusieurs œuvres virent le jour durant cette période, notamment Comus (1634), un masque (spectacle très en vogue en Angleterre au XVIIe siècle), et Lycidas (1637), une élégie pastorale.

Le « Grand Tour » qu’entreprit Milton, en 1638, en France et surtout en Italie (Florence, Rome, Naples, Bologne, Venise, etc.), fut écourté par la crise politique et la menace de guerre civile en Angleterre qui le décidèrent à rentrer durant l’été 1639.

En 1640 il s’installa à Londres et commença alors une période d’engagement politique, de la première révolution anglaise jusqu’un peu après la mort de Cromwell. Le poète céda le pas à l’essayiste et au pamphlétaire rallié à la cause puritaine, soutien de la république cromwellienne et défenseur de la liberté. Après la décapitation de Charles Ier (début 1649) et l’accession au pouvoir de Cromwell, Milton devint secrétaire aux langues étrangères auprès du Conseil d’État. De 1641 à 1660, il écrivit 29 livres et pamphlets contre le roi et les évêques anglicans (même s’il dut dicter ses écrits, ayant progressivement perdu la vue jusqu’à une cécité totale en 1652).

Suite à la mort de Cromwell en 1658 et à la restauration de la monarchie, Milton aurait pu sérieusement craindre pour sa vie (des exemplaires de ses livres avaient été brûlés en public) mais, arrêté, il ne fut emprisonné que quelques semaines.

C’est dans la dernière partie de sa vie, à l’écart de la vie politique, qu’il composa trois œuvres majeures, son chef-d’œuvre, Paradise lost (1667), Paradise regained (1671) et Samson Agonistes (1671).

Milton mourut en 1674 d’une attaque de goutte. Son talent ne connut qu’une lente reconnaissance pour atteindre une renommée considérable au XVIIIe siècle.

Paradise lost

La rédaction de ce grand poème épique religieux, en vers blancs (sans rime), fut finalisée entre 1658 et 1663. Initialement en dix livres lors de la première publication en 1667, le texte fut divisé en douze livres à partir de la deuxième édition, parue en 1674, après la mort du poète.

Cette épopée est centrée sur deux épisodes de la Bible, la révolte de Satan contre Dieu, sa chute en enfer et sa conséquence, le péché originel commis par Adam et Ève, instigué par l’esprit vengeur de l’ange déchu, suivi du bannissement du jardin d’Éden.

Le Paradis perdu / John Milton. – Paris : Amable Rigaud, 1870 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, ANT I-4.1.5)

Après une rapide exposition du sujet central, la désobéissance de l’homme, le livre I montre les anges déchus jetés en enfer. Parmi eux Satan réussit à s’échapper pour rejoindre le monde nouvellement créé par Dieu (livre II). Le livre III donne rétrospectivement la raison de la rébellion des anges : leur refus de la proclamation par Dieu de la gloire de son Fils. Dans le livre IV, Satan se rend au jardin d’Éden pour s’y venger de Dieu en causant la perte de la créature divine, l’homme. Démasqué, il s’enfuit non sans avoir éveillé en Ève, dans un rêve, l’envie de manger le fruit défendu de l’arbre de la connaissance. Au cours des livres V à VIII, l’ange Raphaël, envoyé par Dieu, s’entretient avec Adam pour le mettre en garde contre Satan et lui narrer l’histoire de celui-ci. Il fait ensuite le récit de la création du monde et d’Adam et Ève. Au livre IX, la tentation d’Ève par Satan, sous la forme d’un serpent, mène au péché originel. Après quoi, Dieu condamne Adam et Ève mais accepte leur repentir (livre X). Dans les deux derniers livres, l’ange Michel donne à Adam la vision de l’histoire des débuts de l’humanité, désormais mortelle, puis celle de la venue du Christ, avant d’accompagner le couple hors du Paradis.

En Angleterre, le succès commercial de Paradise lost ne débuta qu’au XVIIIe siècle. Traduite pour la première fois en français en 1729 (mais déjà lue en langue originale avant cela), l’œuvre connut de nombreuses éditions (et contrefaçons) et fut un succès de librairie du siècle des Lumières jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Une œuvre collective d’illustration

En France, ce n’est qu’à la toute fin du XVIIIe siècle que fut imprimée une édition illustrée du Paradis perdu (Paris : Defer de Maisonneuve, 1792). Les petit et moyen formats publiés jusqu’alors ne comportaient que le portrait de l’auteur. Avec la période romantique et son engouement pour le Paradis perdu, des éditions illustrées apparurent, notamment des in-folio dont le format permettait le déploiement d’une iconographie aux scènes édifiantes à laquelle le sujet de l’œuvre se prêtait particulièrement.

Un grand nombre d’artistes et de graveurs a participé à la réalisation des 27 planches gravées au burin sur acier de l’édition présentée. Pour la plupart, les graveurs n’ont exécuté qu’une seule planche. Les dessinateurs sont moins nombreux et un nom se distingue en particulier, celui de Jean Jacques Flatters (1786-1845) à l’origine de plus de la moitié des planches. Ce sculpteur fut formé à l’École des Beaux-Arts de Paris où il fut l’élève du sculpteur Jean-Antoine Houdon et du peintre Jacques-Louis David. Statuaire réputé, il réalisa en particulier de nombreux bustes de personnages célèbres, Louis XVIII, la reine Victoria, Haydn, Goethe, Strozzi, Mazarin, etc.

Le Paradis perdu / John Milton. – Paris : Amable Rigaud, 1870 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, ANT I-4.1.5)

En 1836, Jean Jacques Flatters traduisit en 56 dessins le Paradis perdu. Un an plus tard paraissait (sous forme de livraisons) une première « édition monument » dans laquelle seuls 12 de ces dessins étaient reproduits car les deux premiers chants uniquement furent imprimés. Plusieurs autres éditions ont ensuite été ornées de gravures d’après Flatters, en 1843 (édition anglaise avec l’intégralité des dessins sans le texte), 1855, 1868 et 1870.

Dans l’édition présentée ici, les dessins de Flatters, d’inspiration néo-classique, ont presque tous pour sujet Satan et/ou les anges déchus (sauf deux). Ceux-ci sont représentés selon les canons esthétiques de l’Antiquité, athlétiques, de nobles proportions, les visages arborant le profil grec. Les scènes représentant Adam et Ève (ainsi que les trois portraits de l’auteur, d’Alphonse de Lamartine, auteur des Réflexions sur la vie et les écrits de Milton placées au début de l’ouvrage, et du traducteur, François-René de Chateaubriand) sont signées d’autres artistes. Elles se teintent parfois d’un certain romantisme avec un jardin d’Éden au décor de guirlandes opulentes de roses.

À peu près à la même époque, une autre édition luxueuse du Paradis perdu est restée célèbre, celle illustrée par Gustave Doré, en 1866.

Pour en savoir plus :

CAMPBELL Gordon, Milton, John (1608–1674)  dans Oxford Dictionary of National Biography [en ligne]

BLONDEL Jacques, Milton, John (1608–1674) dans Encyclopædia Universalis [en ligne]

RONGERS Éric-Paul, La réception esthétique et matérielle du Paradis perdu de Milton en France, 1729-1837, Lyon, ENSSIB, 1995

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