Du 1er au 31 mars 2021, dans le cadre du Livre ancien du mois, l’édition du De rerum natura de Lucrèce, commentée par Giovanni Nardi, médecin et philosophe florentin du XVIIe siècle, est exposée à la bibliothèque Michel Foucault.

De rerum natura / Lucrèce ; édition commentée par Giovanni Nardi. – Florence : Amadore Massi, 1647 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, Jm 7)

 

L’Esculapio Fiorentino

Giovanni Nardi (1585 ? -1655 ?) est né à Montepulciano dans la province de Sienne. Il étudie pendant six ans à Pise au collège Ricci et y obtient son diplôme de médecine en 1607. Il se rend à Florence vers 1610-1615 où il acquiert une solide réputation qui lui vaut le surnom d’Esculape florentin, et entre en 1620 au service de Ferdinand II de Médicis dont il devient le médecin personnel.

Il s’intéresse à la philosophie naturelle et écrit plusieurs traités sur le lait, Lactis physica analysis (1634), le volcanisme, De igne subterraneo physica prolusio (1641), la rosée, De rore disquisitio physica (1642), et la médecine, Noctes geniales (publié en 1656 après sa mort par son fils). Il est également l’auteur d’une édition commentée du poème de Lucrèce, De rerum natura libri sex (1647).

Les digressions d’un médecin

L’édition de Giovanni Nardi n’a pas fait date dans la critique lucrécienne. Néanmoins, les perspectives inhabituelles adoptées par le commentateur confèrent à cette édition singulière un intérêt pour l’histoire des sciences et surtout pour l’égyptologie.

Parmi les cinquante observations (animadversiones) qui jalonnent le poème, le médecin et philosophe florentin aborde des questions telles que les crues du Nil, l’épidémie de peste de Florence en 1630 (Nardi participe activement à la lutte contre l’épidémie) ou encore les rites funéraires égyptiens. Mais comment et pourquoi Giovanni Nardi en vient-il à digresser sur ce dernier sujet ?

De funeribus Ægyptiorum

La dernière partie du livre VI du poète latin porte sur les maladies et épidémies, et se termine sur la peste d’Athènes. Lucrèce décrit l’horreur et l’ampleur d’une situation épidémique telle que les survivants ne pouvaient même plus inhumer leurs nombreux morts, incapables de pratiquer les traditionnels rites de sépulture. L’avant-dernier commentaire de Nardi (Animadversio XLIX, De funeribus Atheniensium) porte alors sur les rites funéraires athéniens et de là glisse vers les rites funéraires égyptiens (Animadversio L, De funeribus Ægyptiorum suivi des Annotationes in praenarrata funera Ægyptiorum). Ce dernier thème donnant lieu à un ensemble remarquable de planches.

De rerum natura / Lucrèce ; édition commentée par Giovanni Nardi. – Florence : Amadore Massi, 1647 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, Jm 7)

Que font ici ces momies ?

Des neuf planches gravées sur cuivre qui illustrent l’ouvrage, seule la première est signée de Giovanni Battista Balatri (1627-1669). Cependant toutes sont probablement de la main de ce sculpteur et architecte florentin, alors tout jeune artiste.

Hormis la IX, se rapportant au commentaire d’une partie du livre II consacrée à Cybèle, et représentant la divinité Attis, toutes les planches concernent les rites funéraires de l’Égypte ancienne. Elles sont placées en fin d’ouvrage.

La première planche montre une chambre funéraire souterraine avec au second plan un paysage offrant une juxtaposition de différents types de pyramides. Les autres gravures reproduisent pour l’essentiel des sarcophages, des momies, des amulettes, des hiéroglyphes.

Et d’où viennent-elles ?

Ces illustrations ont été réalisées d’après nature (sauf la première planche, qui comprend d’ailleurs des inexactitudes, et a sans doute été imaginée à partir d’un récit de voyageur). En effet, elles reproduisent toutes des objets, ayant appartenu pour la plupart à Giovanni Nardi lui-même, à Ferdinand II et au philologue et poète florentin contemporain Jacopo Gaddi (pour deux fragments). Les mentions qui accompagnent les légendes en regard de chaque planche en attestent : « In nostro musæo », « Nostris in ædibus », etc., pour la collection personnelle de Nardi, ou par exemple « visitur in ergasterio sereniss. M. Ducis » pour le cabinet du grand-duc de Toscane.

De rerum natura / Lucrèce ; édition commentée par Giovanni Nardi. – Florence : Amadore Massi, 1647 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, Jm 7)

C’est donc à la curiosité du collectionneur éclairé et à l’intérêt du médecin pour les techniques d’embaumement (évoquées dans les Annotationes in praenarrata funera Ægyptiorum) que l’on doit ces planches.

Précises, permettant une bonne lisibilité des détails (précieuse pour les hiéroglyphes ; on peut à titre d’exemple comparer la figure II de la planche VIII avec le fragment original conservé aujourd’hui au musée de l’Ermitage), elles figurent parmi les premières représentations imprimées d’antiquités de l’Égypte ancienne. Elles constituent un ensemble de choix d’objets variés relatifs aux rites funéraires égyptiens. Elles ont d’ailleurs été copiées par la suite, plus ou moins fidèlement, par plusieurs auteurs dans leurs ouvrages, Thomas Greenhill, Olfert Dapper, et Athanasius Kircher.

 

 

Nardi, l’une des sources de Kircher

Giovanni Nardi et Athanasius Kircher (1602-1680) ont été en relation, et se sont livrés tous deux à des recherches en égyptologie et sur la théorie du feu central ; le Mundus subterraneus (1664) de Kircher paraît plus de vingt ans après De igne subterraneo physica prolusio de Nardi. Une lettre du médecin florentin qui lui était adressée est reproduite par Kircher dans son Œdipus Ægyptiacus (1652-1654). Dans cet ouvrage, le polygraphe allemand a exposé et utilisé les écrits de Nardi. Presque la totalité des planches de l’édition du De rerum natura y est reproduite à l’identique dans le tome trois. Certaines figures isolées se retrouvent également dans le Sphinx mystagoga (1676) du même auteur.

Nardi a en outre fait parvenir à Kircher une lampe à huile et deux petits rouleaux couverts de hiéroglyphes trouvés sur une momie.

Si le nom de Nardi n’a pas été retenu comme celui de Kircher, figure éminente de savant du XVIIe siècle, on voit qu’il a pourtant pris part aux réflexions et recherches scientifiques de l’époque, et son édition commentée de Lucrèce reste parmi les premiers témoignages de l’égyptologie moderne européenne.

Enfin, de manière anecdotique, on signalera que cette édition figurait dans la bibliothèque d’André Breton. Probablement l’écrivain surréaliste avait-il lui aussi perçu tout l’intérêt de son iconographie.

 

De rerum natura / Lucrèce ; édition commentée par Giovanni Nardi. – Florence : Amadore Massi, 1647 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, Jm 7)

 

Lectures complémentaires :

Andretta, Elisa, « Giovanni Nardi », in Dizionario Biografico degli Italiani, Vol. 77, 2012

La Brasca, Frank, « Hinc mel, hinc venenum : l’édition commentée du De rerum natura par Giovanni Nardi (1647) », in Présence de Lucrèce : actes du colloque tenu à Tours (3-5 décembre 1998). Tours : Centre de recherches A. Piganiol, 1999, p. 381-398

Śliwa, Joachim, « Giovanni Nardi (c. 1580-c. 1655) and his studies on Ancient Egypt », in Études et travaux / Centre d’archéologie méditerranéenne de l’Académie polonaise des sciences, Vol. XXI, 2007, p. 151-160

Pogo, Alexander, « Ioannes Nardius (ca. 1580-ca. 1655) », in Isis, Vol. 26, No. 2, Mars, 1937, p. 326-329 (accessible sur JStor)

 

 

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